15.
Le piège
Avril 1982
Un dicton invite à se méfier de nos propres souhaits, car ils pourraient bien se réaliser.
J’ai obtenu ce que je voulais, et la Déesse doit se rire de moi. Après trois mois d’absence, Daniel est rentré à la maison. Le bébé doit naître en juin. Avec mon gros ventre, je ressemble à la Déesse : fertile et pleine de vie. Je note avec intérêt la façon dont ma grossesse affecte ma magye. D’un côté, je suis plus puissante encore. De l’autre, il y a parfois des effets secondaires imprévisibles. Certains sorts offrent des résultats inattendus, quand ils n’échouent pas complètement. Plus rien n’est sûr, ce qui est le plus souvent drôle.
Voilà sept mois que mon état m’empêche de prendre part aux activités d’Amyranth. Les autres membres sont compréhensifs, ils savent que bientôt je leur apporterai un petit être né pour accomplir leur volonté.
Daniel est donc rentré d’Angleterre. Hélas – et il m’en coûte de l’écrire –, j’ai enfin découvert ce qui le poussait à y retourner sans cesse : il a une maîtresse là-bas. Il me l’a dit lui-même. J’étais sûre qu’il plaisantait : quelle femme pourrait rivaliser avec moi ? C’est pourtant la vérité. La nouvelle m’a d’abord amusée, puis scandalisée et enfin rendue furieuse. À l’adolescence, il avait déjà vécu une amourette avec cette autre femme dont il refuse de me donner le nom. Cependant, leur aventure n’a commencé qu’il y a six mois à peine, soit juste après le début de ma grossesse. Les mots me manquent pour décrire mon désarroi. J’ai du mal à croire que Daniel ait pu garder un tel secret si longtemps : cela signifie qu’il est bien plus puissant que je ne le pensais.
Que faire, à présent ? Il va sans dire que cette femme doit être éliminée. Daniel, en pleurs, m’a assuré que tout était fini entre eux. Qu’il est pathétique ! Quelle loque ! Il affirme être revenu auprès de moi pour le bien du bébé. Cela ne me suffit pas. Il refuse de partager ma couche et de jouer plus longtemps le rôle du mari aimant. C’est parfaitement inacceptable ! Il sera mien ou ne sera plus, je dois briser sa détermination et le lier à moi pour toujours. Je vais dès à présent demander conseil…
S.B.
* * *
Hunter s’est arrêté alors que nous étions à plus d’un kilomètre de chez Selene.
— Qu’est-ce que tu fais ? ai-je lancé. On n’a pas de temps à perdre ! Si elle a enlevé Mary K…
— Je sais. Mais tu dois d’abord envoyer un message télépathique à Alyce et à Sky. Dis-leur de contacter le Grand Conseil pour qu’on nous envoie des renforts de toute urgence. Ton message arrivera plus vite que le mien.
— Est-ce que je leur demande de nous rejoindre ? En unissant nos forces…
— C’est inutile. Elles ne sont pas de taille. Toi non plus, d’ailleurs. Mais nous n’avons pas le choix : c’est toi qu’elle veut.
— Je serai à la hauteur, ai-je affirmé sans y croire tout à fait. Si elle a touché ne serait-ce qu’à un cheveu de Mary K…
— Tu devras puiser jusqu’au moindre de tes pouvoirs, m’a-t-il coupée. Ils seront décuplés par le savoir d’Alyce. Il faut que tu prennes conscience de la puissance qui t’habite. Selene va tenter de t’intimider, de t’effrayer avec des illusions : ne la laisse pas faire.
— Compris, ai-je murmuré d’une voix tremblante.
Il n’était que dix-sept heures lorsque nous sommes arrivés devant la maison, pourtant il faisait déjà nuit. Je pensais à Mary K., ma petite sœur adorée. Et j’espérais qu’il ne lui était rien arrivé… Découvrir que nous n’avions pas une goutte de sang en commun n’avait pas altéré la complicité qui nous unissait depuis toujours, qui faisait de nous les membres d’une même famille. Elle pouvait être si naïve, parfois ! Elle accordait trop facilement sa confiance aux autres. Elle pensait que sa foi la protégerait, que, si elle se montrait suffisamment bonne, tout se passerait bien. Moi, j’avais appris à mes dépens que les choses étaient rarement aussi simples.
J’ai pris la robe de ma mère, sa baguette et son athamé dans le coffre : il fallait que je mette toutes les chances de mon côté. Hunter s’est détourné et je me suis déshabillée en vitesse pour enfiler la tunique.
En nous approchant de la maison, nous sommes passés devant la Jaguar verte. Des miasmes de magye noire émanaient du véhicule comme du bâtiment. Terrifiée, j’ai tenté de me détendre malgré tout pour garder mon sang-froid.
Sans avoir eu besoin de nous concerter, Hunter et moi nous sommes arrêtés le temps de tisser autour de nous des sorts d’illusion et de dissimulation. Les incantations d’Alyce me venaient facilement, comme si je les avais étudiées pendant des années. En d’autres circonstances, j’aurais été fière de moi. Dans le cas présent, je n’étais pas sûre que Selene serait dupe. Elle était si puissante…
Nous avons scruté un instant le bâtiment aux fenêtres noires. Des feuilles mortes s’étaient déposées sur l’escalier et le seuil sans que personne prenne le soin de les balayer.
— Comment a-t-elle réussi à entrer ? ai-je chuchoté. Je croyais que le Conseil avait scellé la maison…
— On a fait de notre mieux, tu sais. Selene a des pouvoirs et des compétences qui nous dépassent… La question est de savoir comment nous, nous allons entrer. La porte principale sera sans doute piégée.
— Suis-moi.
Sans attendre sa réponse, j’ai contourné la façade en essayant de rester dans les ombres projetées par la haie. Nous sommes arrivés au pied de l’escalier extérieur qui menait à la chambre de Cal.
— Nous avons scellé toutes les entrées, m’a rappelé Hunter.
— Je sais. Mais tu pourras facilement annuler tes propres sorts. Et je ne pense pas que Selene s’attende à ce que nous arrivions par ici.
Tout en grimpant les marches, je me suis concentrée pour localiser ma sœur et Selene. Sans succès. Je ne sentais rien, rien qu’une douloureuse inquiétude et une vague de nausées qui menaçait de m’emporter. La magye noire était presque palpable dans l’atmosphère.
Devant la porte, j’ai fermé les yeux pour me concentrer. Petit à petit, j’ai forcé la magye à se révéler et, sort après sort, des sceaux ont commencé à miroiter sur la porte. Sans savoir comment, j’ai reconnu les plus anciens, ceux de Cal, comme si sa personnalité imprégnait ses runes.
J’ai également compris que ces sorts avaient été annulés – par le Grand Conseil, certainement – grâce à de nouvelles runes, des imbrications compliquées qui luisaient distinctement dans la nuit.
Les plus récentes et les plus brillantes, des sceaux terrifiants et acérés, tissaient des sorts d’illusion et de répulsion : la marque de Selene. Elle avait utilisé un alphabet runique ancien, et le simple fait de voir ces caractères peu familiers me glaçait le sang.
— Bien, a soupiré Hunter avant de commencer à neutraliser les différentes couches de magye, une par une.
Grâce à des incantations, il détruisait leur effet et dispersait leur énergie négative pendant que je restais concentrée pour que les runes demeurent visibles. Même si l’effort soutenu me donnait mal au crâne, j’ai tenu bon.
Après avoir annulé le dernier sceau, Hunter n’a eu qu’à lancer un sort de déblocage pour déverrouiller la porte. Nous avons échangé un regard, puis nous sommes entrés.
La pièce était telle que Cal l’avait laissée la nuit où il avait tenté de me tuer. Au premier regard, j’ai vu qu’il avait emporté quelques livres et sans doute une poignée de vêtements puisque les tiroirs de sa commode étaient tirés. Rien n’indiquait qu’il y soit revenu depuis.
Mon cœur s’est serré lorsque j’ai revu le coin où Cirrus avait formé un cercle, le lit où j’avais déballé les cadeaux que Cal m’avait offerts pour mon anniversaire, et où nous avions passé des heures à nous caresser, à nous embrasser.
Aussi discrètement que possible, Hunter et moi avons fouillé la chambre. Mon athamé révélait des runes sur la moindre surface, mais, à part quelques outils et talismans dangereux, nous n’avons rien trouvé. Aucun signe d’un passage récent de Cal, Selene ou Mary K.
Lorsque nous avons gagné l’escalier principal pour rejoindre le premier étage, je n’ai pu contenir un mouvement de recul : la présence maléfique de Selene m’était soudain insupportable. Sa magye noire imprégnait chaque objet, chaque recoin de cette maison, comme si l’air lui-même était contaminé. Une nouvelle fois, l’effroi s’est insinué en moi, et j’ai dû le combattre de toutes mes forces pour ne pas être subjuguée.
— Rappelle-toi, m’a chuchoté Hunter en me caressant la joue. La peur est l’une de ses armes. Ne la laisse pas t’envahir. Suis ton instinct.
Mon instinct ? ai-je pensé, prise de panique. Nous savions tous deux qu’il n’était pas fiable, qu’il m’avait déjà trompée. Sans répondre, j’ai suivi Hunter dans l’escalier. Même si le contact de l’athamé et de la baguette dans mes mains me rassurait, j’étais contente qu’il soit à mes côtés.
Au premier, qu’occupaient cinq chambres et quatre salles de bains, nous n’avons rien trouvé non plus : le sol poussiéreux ne portait aucune empreinte à part les nôtres. Bien sûr, cela ne voulait rien dire. Cependant, alors que je passais près de la fenêtre de la dernière chambre, j’ai soudain frissonné : Cal. Cal s’était tenu là, une bougie à la main. Le soir où j’avais aperçu une lueur. Ses traces étaient encore perceptibles.
Hunter m’a rejointe et a hoché la tête. Lui aussi, il les avait détectées. Il m’a prise par le bras pour m’entraîner jusqu’au sommet de l’escalier majestueux garni de tapis poussiéreux qui menait au rez-de-chaussée. Là, la présence de Selene était plus oppressante encore. Le manche de ma baguette s’est comme échauffé dans ma main. Évidemment, me suis-je dit. Elle est dans sa bibliothèque secrète.
J’y étais entrée une fois par hasard, alors que ni Hunter ni les autres membres du Grand Conseil n’avaient réussi à ouvrir la porte. En fait, ils n’avaient jamais trouvé l’entrée dérobée.
Cette fois, ce serait différent. Nous y arriverions sans problème précisément parce que Selene nous y attendait, ai-je soudain compris. Puisqu’elle n’avait pas réussi à pénétrer mon esprit, elle avait enlevé ma sœur pour m’attirer dans sa toile.
Dans un accès de lucidité, j’ai soudain compris son plan. Une seule de nous deux en réchapperait. Elle. Une fois qu’elle aurait absorbé mes pouvoirs et récupéré les outils de ma mère, elle se débarrasserait de Hunter et de Mary K. aussi, sans doute.
Cette découverte m’a coupé les jambes et j’ai dû me retenir à la rambarde pour ne pas tomber. Même si j’avais été une sorcière confirmée, j’aurais été paralysée à l’idée de l’affronter. Et même si tous les membres du Grand Conseil nous avaient accompagnés, cela n’aurait sans doute rien changé. Seulement, la situation était encore pire. Nous n’étions que deux, Hunter et moi, et je n’étais qu’une sorcière débutante, certes douée, mais inexpérimentée.
Je me suis tournée vers Hunter, et mes yeux se sont remplis de larmes. Je paniquais complètement. Hunter m’a agrippé l’épaule et m’a regardée droit dans les yeux.
— N’aie pas peur, m’a-t-il ordonné d’un ton sec.
Plus facile à dire qu’à faire, alors que mon instinct de survie me poussait à fuir. Seule l’image de ma pauvre sœur prisonnière me retenait.
Viens, Morgan !
Selene. La voix de Selene venait de résonner dans ma tête. À voir l’expression inchangée de Hunter, j’ai compris qu’il n’avait pas entendu.
— Selene, ai-je murmuré. Elle sait que je suis là.
Le visage de Hunter s’est durci. Il s’est penché vers moi et m’a embrassée au coin des lèvres.
— On peut y arriver, Morgan. Tu peux y arriver, m’a-t-il chuchoté.
J’ai tenté de me ressaisir, sans succès. Une idée m’obsédait : j’allais sans doute mourir. Un nœud de désespoir s’est formé au creux de mon ventre, comme si j’avais avalé une pierre gelée aussi grosse que mon poing.
Pourtant, je n’avais pas le choix. Mary K. était là, quelque part. Ma sœur. Et elle avait besoin de moi. Hunter était à mon côté lorsque j’ai posé sans bruit mon pied nu sur la première marche. Une fois arrivés en bas de l’escalier, nous avons remarqué que la poussière sur le parquet portait des marques : des traces de pas suivis de larges traînées, comme celles que laisserait l’ourlet d’une cape ou d’une couverture.
Je me suis dirigée vers la cuisine. Au milieu du couloir, je me suis figée et j’ai regardé vers la droite. La porte se cachait quelque part par là, je le savais. Derrière se trouvait la bibliothèque secrète de Selene.